|
DARWIN COMME UN ROMANRapide-
rŽpons ˆ 2 textes de C. Hanna et Ph. Boisnard Musique : Keyboard Study #2 Ð Terry Riley
Ë juste titre, me semble-t-il, Philippe Boisnard dans un article quÕil consacre ˆ DOC(K)S, commence par constater quÕil existe un souci commun ˆ beaucoup des contributions qui constituent ce numŽro ÒthŽoriqueÓ , celui-ci les agen�ant (lˆ encore PH. Boisnard voit juste) dÕune mani�re significative, calculŽe ou se voulant-t-elle. Souci commun : lÕaction. Mais aussi mati�re ˆ divergences et discordes, que Philippe Boisnard, dans la suite, propose de structurer ˆ partir de la confrontation entre deux textes quÕil estime caractŽristiques ˆ cet Žgard, celui dÕAlain Frontier et celui de Christophe Hanna. Il est vrai que le fait que les pages dÕAlain Frontier concernent de mani�re polŽmique lÕun des livres publiŽs par Hanna (PoŽsie action directe) rend plus patentes, ˆ certains Žgards, ces divergences, vrai Žgalement que la dimension nominative des choses pourrait bien contribuer ˆ obscurcir le dŽbat. Pour moi, je tiens ˆ souligner que les critiques, les dŽbats Ç thŽoriques È voire, ne sont pas chose nŽgative et stŽrile, au contraire - M�me si, en dŽfinitive, ce sont les Ïuvres qui importent, et lÕemportent. En tout cas si, maintenant, je tente de Ç rŽpondre È ˆ Ph. Boisnard et, indirectement, ˆ C. Hanna, ne pas y voir le signe dÕune animositŽ ou dÕune hostilitŽ mais au contraire celui de lÕintŽr�t et de lÕestime que jÕŽprouve ˆ leur Žgard.
Comment donc A. Frontier, - Ph. Boisnard dixit Ð aborde-t-il lÕaction ? Ð Le socle Ç ŽpistŽmique È de la position de Frontier serait constituŽ par une conception dŽterminŽe de la poŽsie que Ph. Boisnard rattache ˆ la Ç modernitŽ È. Dans cette conception, la poŽsie est envisagŽe comme langage visant ˆ lÕexpression des limites m�mes du langage, rapportŽ au Ç RŽel È donc. Pour citer Boisnard : Ç la poŽticitŽ mise en avant est donc celle de lÕarrachement de la situation symbolique, sociale, politique qui dŽtermine le sujet, en direction dÕun rŽel voilŽÉ nous comprenons que le langage doit faire trouŽeÉ È. JusquÕici, si lÕon accepte dÕoublier le texte m�me dÕAlain Frontier (je me garde bien de demander sÕil correspond ou pas aux assertions de Philippe Boisnard, Alain Frontier Žtant bien capable de se dŽfendre ou de rectifier si besoin est) on peut convenir que le type de poŽtique ŽvoquŽe se trouve effectivement formulŽe et prŽsente dans lÕhistoire de la poŽsie, au XIX¡ et XX¡ si�cle. On songera aux romantiques allemands, aux surrŽalistes. Et il est possible que certains des po�tes rŽunis par Ç THƒORIES-DOC(K)S È soient Žgalement porteurs, dans leur poŽtique sinon dans leur pratique de la poŽsie - ce nÕest pas nŽcessairement la m�me chose - de cette conception qui, structurŽe par le rapport poŽsie/RŽel, est Žvidemment susceptible de multiples variantes selon Ç le È RŽel (ou lÕ Ç Etre È) dont on parle. En tous les cas cependant, la poŽsie sÕy rattache ˆ une thŽmatique du for�age et de lÕindicibilitŽ. Il suffit, pour cela, quÕun rŽfŽrent absolu, un RŽel Majuscule soit posŽ, hors dÕatteinte sauf par Voie et Voix poŽtique.
Il est tentant dÕapprofondir cette structure afin dÕy retrouver, ainsi que le fait Ph. Boisnard, la marque expressive dÕune onto-thŽologie basŽe sur une transcendance verticalisŽe, entre zŽnith et nadir dŽclinable. Au po�te, ˆ lÕArtiste, il appartient dÕavoir relation privilŽgiŽe avec les cieux ou les ab”mes, la chose est ancienne et connue, et chargŽe de consŽquences prŽcises dans les modalitŽs de monstration (de Ç rencontre È) de lÕart, ou dans les procŽdures Žditoriales et le rapport au Ç livre È o� elle sÕexprime de mani�re concr�te ˆ travers ce que C. Hanna qualifie Ç dÔ hypocrisie È, soit ce que jÕai appelŽ Ç lÕensemble des procŽdures tr�s intŽressŽes par lesquelles la poŽsie ou le po�me neutralisent formellement leur insertion dans le monde, en occultant globalement la relation quÕils entretiennent ˆ lÕunivers des medias, des techniques, des circuits de diffusion et de productionÉ È (Ç DOC(K)S mode dÕemploi È) Ð Calme bloc ou mŽtŽorite, le po�me-alien tombe dans un monde qui lui serait Žtranger et, comme dans le film auquel je songe autant quÕˆ MallarmŽ, la foule, mystŽrieusement instruite de lÕŽvŽnement, sÕassemble muette, pour adorer la pierre noire. JÕajoute que, comme Ph. Boisnard, jÕestime que nous sommes loin dÔen avoir fini avec cette vision thŽologique de lÕart, toujours prompte ˆ ressurgir malgrŽ les coups qui lui ont ŽtŽ assŽnŽs, notamment, par les avant gardes du XX¡ si�cle. Nul hasard si lÕarticle que jÕai Žcrit dans le m�me numŽro sÕach�ve par lÕinjonction, ironique, dÕavoir ˆ Ç en finir avec le moyen Age È - sentence ˆ laquelle je rattache quelques autres significations, mais passons : de lˆ, on peut en tout cas comprendre que Ph. Boisnard Žtablisse une ligne dŽmarcation nette entre ces poŽtiques et celles dont il se sent proche, et qualifie de Ç post modernes È. Il y a les thŽistes et les autres. On nŽgligera les agnostiques.
D�s cet instant, cependant, jÔai envie dÕarr�ter Philippe Ð ce qui nÕest pas toujours chose facile... Et deux fois. Une premi�re pour demander quelques Žclaircissements sur lÕusage des termes, moderne et post moderne, usage que jÕestime tr�s imprŽcis et abusif. Pour moi et sans mÕy attarder, je dirai en rŽsumŽ que, la modernitŽ cÕest le rapport aux sciences et aux techniques qui la dŽtermine (la rationalitŽ cartŽsienne si lÕon veut) et que de ce point de vue la Ç dŽsacralisation È, le Ç dŽsenchantement È ou la Ç perte dÕaura È considŽrŽs, par Ph. Boisnard, comme typiquement Ç post modernes È ne sont que la prolongation mineure de la modernitŽ elle-m�me : son Ç delta È. Une seconde, parce que si la poŽtique pr�tŽe, ˆ tort ou raison, ˆ Alain Frontier rel�ve bien de lÕonto-thŽologie, le fait est quÕil y a longtemps quÕelle a ŽtŽ bannie par des po�tes, qui, ironie du sort, peuvent �tre considŽrŽs comme typiquement modernes voire modernistes : lˆ je pense aux concrets des annŽes 50, dont le moins quÕon puisse dire est quÕils entendent Žvacuer toute rŽfŽrence Ç mŽtaphysique È, via la volontŽ rŽsolue de considŽrer la langue, selon ses diverses composantes, comme un pur matŽriau, ˆ lÕexclusion de toute fonction expressive ou reprŽsentative, par o� sÕaccomplit dÕune mani�re radicale la dŽsacralisation moderniste - Je ne dŽveloppe pas plus sur cette question : il se trouve que jÕai Žcrit ˆ ce propos un texte plus nourri et argumentŽ, texte que le m�me Philippe Boisnard conna”t bien puisquÕil lÕa mis en ligne sur le site libre&critik.com quÕil anime, le dŽbat ˆ ce propos Žtant engagŽ entre nous depuis plus dÕun an. Et pas pr�s dÕ�tre clos.
Ces deux prŽcisions sont elles importantes ? Ð Oui, je le crois, je le crois, quand je lis la suite du texte de Ph. Boisnard, dans laquelle il sÕattache ˆ dŽgager la Ç vision de lÕaction È qui serait celle dÕAlain Frontier. Dans son article, ce dernier, dÕune mani�re que lÕon peut estimer tout ˆ fait logique, sinon quasi rituelle ˆ ce propos, introduit le nom de Bernard Heidsieck, dont on sait quÕen 1959 il lui appartient dÕavoir forgŽ lÕexpression de Ç poŽsie action È, dans une intention que Frontier rŽsume ainsi : Ç Éil donnait au mot action un sens qui nÕa strictement rien ˆ voir avec celui du jeune Hanna. LÕurgence Žtait pour lui de faire sortir la poŽsie dÕun enfermement qui lui Žtait intolŽrable È. Maintenant, suivons Ph. Boisnard, le commentaire quÕil propose de cette phrase : Ç lÕaction (dont parle Frontier) ne renvoie pas ˆ une fin extŽrieure ˆ ce quÕelle dŽsigne, elle est la modalitŽ dÕappara”tre du poŽtique È, ce que Boisnard reprend ultŽrieurement, rŽfŽrant ˆ A. Frontier, en caractŽrisant cette Ç version È de lÕaction par son Ç intransitivitŽ È. Oubliant, me semble-t-il, ˆ cet instant comme dans la suite du texte, de qui il sÕagit : de Frontier ou de Heidsieck ?- SÕagissant de Heidsieck, il est en tous les cas tr�s clair que le Ç passage ˆ lÕaction È, comme le passage au sonore qui le prŽc�de, ne peut pas �tre interprŽtŽ en relation avec une mŽtaphysique de la prŽsence et de la voix. Les termes utilisŽs par Frontier le disent sans ambiguitŽ : cÕest de lÕenfermement social et culturel de la poŽsie quÕil sÕagit, et de la volontŽ de renouer la relation entre le po�te et les sociŽtŽs contemporaines en extrayant le po�me hors du medium Ç livre È. Pareille conception de la poŽsie action, qui met dÕemblŽe lÕaccent sur les param�tres sociaux, institutionnels ou mŽdiologiques, doit-elle �tre qualifiŽe Ç dÕintransitive È, jÕen doute fort. Il me semble au contraire que Heidsieck, comme dÕautres au cours des m�mes annŽes (les concrets encore, Gomringer ou Max Bense tout particuli�rement) sÕav�rent extr�mement concernŽs par la question de la rŽception de la poŽsie dans le monde contemporain, par celle des media, par celles des langages et des codes. Et cela serait encore plus clair si lÕon invoquait les brŽsiliens de la m�me Žpoque, au dŽbut des annŽes 60.
Du coup, sÕil existe, admettons-le, une ligne de dŽmarcation claire entre les poŽtiques soutenues par Boisnard et Hanna comme caractŽristiques de la Ç post modernitŽ È et Ç les autres È, ˆ coup sžr ne peut elle se borner ˆ la rŽfŽrence ˆ lÕonto-thŽologie, ˆ la mŽtaphysique de la prŽsence et ˆ toutes choses du m�me acabit. Il faut la faire passer entre les courants expŽrimentaux concrets, sonores ou un peu plus tard Ç performatifs È et les pratiques dŽfendues par Hanna ou Boisnard. Et cÕest lˆ que le b‰t blesse. Pour le vŽrifier, je passe ˆ la deuxi�me partie de lÕarticle de Ph Boisnard, o� celui-ci, en rŽfŽrence biaisŽe aux th�ses de C. Hanna, prŽsente Ç positivement È sa-leur position, et son originalitŽ.
Dans un premier temps, Ph. Boisnard, au plus proche de C. Hanna, souligne la difficultŽ quÕil y a, selon lui, ˆ apprŽhender comme poŽtiques un certain nombre de travaux caractŽristiques de la post modernitŽ, travaux qui Ç nous imposent de rŽflŽchir et de prendre le risque de la crŽation de nouveaux prismes de perception et donc sur les crit�res ŽpistŽmologiques de notre approche È - Sur ce point, je ne puis quÕapprouver, et deux fois. MÕŽtant nagu�re attachŽ ˆ proposer certains ŽlŽments dÕanalyse concernant les objets poŽtiques issus des pratiques expŽrimentales, jÕai amplement pu me convaincre de la nŽcessitŽ dÕinventer de Ç nouveaux outils È en dehors des analytiques liŽes au structuralisme classique. FrappŽ en outre par la difficultŽ de la rŽception de ces objets, jÕen suis venu ˆ penser et affirmer quÕelle correspondait (entre autres choses) au flottement quÕils gŽn�rent quant ˆ leur Ç mode dÕemploi È. Expression qui figure comme titre pour le livre que jÕŽcrivais alors. SÕagissant dÕobjets tels ceux produits par la poŽsie visuelle ou concr�te, lÕacc�s (la Ç rŽception È), voulais-je marquer par ce titre, Žchouait ˆ cause de comportements pragmatiquement inappropriŽs. Essayer de Ç lire È de gauche ˆ droite et haut en bas ce genre de po�mes ne conduit ˆ rien Ð pas plus dÕailleurs que les contempler comme un tableau. Bref, les personnes concernŽes ne savaient pas comment sÕy prendre et, paradoxe, plus elles Žtaient fŽrues de poŽsie Ç standard È, plus immŽdiat et violent Žtait leur rejet : elles savaient, elles, ce que cÕest que la poŽsie, elles ne doutaient pas, elles refusaient au principe dÕentrer dans lÕexpŽrience qui leur Žtait proposŽe. Je nÕen dŽduis pas que lÕabsence totale de culture et de rep�res dans le domaine de la poŽsie, - Est-ce possible ?- favorise la rŽception ; mais je crois quÕelle ouvre des portes, parfois imprŽvisibles ; je me souviens de ce rapper des quartiers Nord de Marseille qui,le malheureux, attirŽ par erreur dÕhomonymie aux friches de la belle de Mai, pour une soirŽe o� Akenaton, sans Ç H È, rŽalisait une performance, nous a achetŽ DOC(K)S apr�s lÕavoir soigneusement feuilletŽ. Une page lÕavait sŽduit, o� lÕon voyait un performer po�te avec un tatouage tr�s particulier sur le cr‰ne. Il voulait se faire tatouer Ç comme celui-lˆ È et avait besoin du mod�leÉ A partir de ce genre de Ç contact È, r�vons, quelque chose peut advenir, une passerelle est jetŽe, on ne sait jamais ! Ð Au delˆ de lÕanecdote, le web aujourdÕhui offre un mod�le majeur afin que de telles occasions de contamination se prŽsentent ˆ chaque instant et la poŽsie nÕa rien ˆ redouter ˆ sÕy commettre : pas de rencontre sans promiscuitŽs. Par contre Dans lÔautre circonstance (Ç ca ! de la poŽsieÉ È), il est sžr que rien nÕest ˆ attendre: blocage. Je pourrais citer dÕautres exemples. En tout cas est-il vrai, je crois, que toute entreprise poŽtique atteignant son but exc�de par la m�me les codes et les grilles de lecture ou dÕa-perception thŽorique prŽexistants, quÕelle est, si lÕon veut, essentiellement Ç dŽroutante È. Jusque lˆ je ne puis quÕ�tre en accord avec ce quÕavancent Ph. Boisnard et C. Hanna.
De ce constat cependant, je me garderais dÕinduire que la production de la thŽorie (dÕune thŽorie, dÕune poŽtique, dÕune Ç poŽtologie È) adŽquate ˆ ces objets suffise ˆ permettre leur rŽception, terme dÕailleurs imprŽcis, jÕy reviendrai. DÕabord, parce que cÕest ici aller bien trop vite sur une question non nŽgligeable, celle des medias, des circuits, des champs systŽmiques de lÕart et de sa diffusion. Web master particuli�rement efficace, Ph. Boisnard le sait et en tire es consŽquences pratiques que je partage. Sinon quÕici il semble lÕoublier. La Ç poŽtologie È certes, fait partie du contexte de rŽception et, pour dire les choses plus simplement, on ne peut que souhaiter que dans les universitŽs, ou dans les publications qui leur sont liŽes, apparaissent des travaux et des concepts visant ˆ modifier lÕepistem� ambiante et ˆ rendre Ç visibles È ou intelligibles les Ç nouvelles È poŽsies. A lÕŽvidence rares sont les discours, qui, sÕattachant ˆ analyser (avec de nouveaux outils) les objets poŽtiques contemporains, en montrent comment ils sÕinscrivent gŽnŽalogiquement dans le champ et lÕhistoire de la poŽsie, en manifestent le fonctionnement etc, Mais ces Ç nouvelles poŽtologies È encore faudrait-il quÕelles-m�mes fussent rŽpandues et partagŽes. Admise leur importance pour modifier le regard, qui les implantera ? Par quels moyens ? Ð SupposŽe Ç adŽquates È aux objets poŽtiques contemporains, comment ne se heurteraient-elles pas aux m�mes obstacles ? Ð Ensuite, supposŽes lÕŽmergence de ce type de discours Ç thŽorique È et sa diffusion, reste ˆ en prŽciser le pouvoir. DŽmontrer lÕinscription poŽtique de ces objets rel�ve effectivement du mode dÔaction des discours de ce type , aptes ˆ barrer la sentence radicale que jÕai citŽe : Ç �a, de la poŽsie È. SÕagissant de lÕŽvaluation, de lÕintŽr�t et de lÕexpŽrience liŽe ˆ la frŽquentation des po�mes eux-m�mes, le probl�me est moins simple. Reconna”tre un objet comme Ç de la poŽsie È est une chose, Žprouver gr‰ce ˆ lui une expŽrience poŽtique en est une autre.
ÐMais plus. RŽflŽchissant ˆ tout ceci, mÕest venu ˆ lÕesprit un doute, quant ˆ la nature m�me de la Ç poŽtologie È dont nous parlent C. Hanna et Ph. Boisnard : poŽtologie, disent-ils, mais Ç poŽtologie ad hoc È est-il prŽcisŽÉ Ç Ad hoc È, dans lÕusage courant, marque un caract�re limitŽ, circonstanciel et spŽcifiŽ. Chacun se souvient de la kyrielle des commissions ad hoc. Existe aussi un usage plus rŽcent, que le geek que je suis conna”t bien, mais dont jÕignore sÕil appartient aux significations visŽes par C. Hanna ou Ph. Boisnard ; Ç ad hoc È y dŽsigne une connexion non dŽpendante dÕun centre, sur le mod�le des rŽseaux Ç peer to peer È ou des Ç dialogues È wi fi. Par prudence, je laisse cet aspect de c™tŽ. Quant au premier, classique, reste ˆ savoir quel type de nuance introduit Ç ad hoc È ˆ la Ç poŽtologie È. Ce qui nÕest pas Žvident. On pourrait estimer que lÕexpression souligne seulement la nouveautŽ (nŽcessaire) de ces poŽtologies et quÕau fond cÕest lÕadŽquation ˆ lÕobjet quÕelle dŽsigne; mais on peut aussi imaginer une autre version, o� Ç ad hoc È affirmerait que le vŽritable objet de ces Ç poŽtologies È nÔest justement pas lÕobjet, que leur objet est un objectif, quÕil en va donc de Ç poŽtologies È non pas centrŽes sur lÕoeuvre, sur ses propriŽtŽs, mais sur lÕintention de Ç communiquer È efficacement (promotionnellement, ai je envie de direÉ) ˆ son propos ? Ð Cette visŽe Ç communicationnelle È nÕa rien de mŽprisable, mais il faut appeler chat un chat, elle ne constitue pas une Ç poŽtique È ou une Ç poŽtologie È. Externe ˆ son objet et fixŽe sur son objectif, on peut ˆ la limite poser que lÕobjet lui m�me finirait par nÕy �tre dÕaucune importance, dÕaucun souci : objet indiffŽrent. Ou thŽoriquement considŽrŽ comme indiffŽrenciŽ, formellement indiffŽrenciŽ. On dira que jÕexag�re. Possible. Mais cÕest ici que, dans le texte de C. Hanna, comme dans celui de Ph. Boisnard, surgit la rŽfŽrence ˆ Kendall Walton. CÕest Hanna qui parle :
Ç Prenons une Ïuvre qui ne provoque gŽnŽralement que peu dÕintŽr�t ; semble incohŽrente, inconsistante et pleine de clichŽs. Si nous nous mettons ˆ la percevoir dans un ensemble de catŽgories inventŽes pour elle dans le seul but dÕamŽliorer sa perception esthŽtiqueÉ cette Ïuvre nous para”tra tout ˆ fait digne dÕenthousiasme, risquera m�me dÕ�tre tenue pour un chef dÕÏuvreÉ È - Certes, il sÕagit lˆ dÕun cas limite. Ou dÕŽcole : on y voit ˆ nouveau que les moyens concrets par lesquels la grille de lecture Ç rŽŽvaluatrice È se rŽpandrait et sÕimposerait sont passŽs sous silence. Est-ce si facile de Ç changer les crit�res È et de faire accepter que Ç lÕinconsistance È ou la Ç banalitŽ È soient inversŽes du point de vue des valeurs collectivement acceptŽes ? - Walton ne se demande gu�re, non plus, qui sont ces Ç nous È qui virent si rapidement casaque. Et ensemble. Ni nÕinterroge la position sociale du critique ou du poŽtologue, le champ dans lequel il se situe etc. etc. Dans les m�mes lignes, on remarque Žgalement que lÕune des questions que je soulevais prŽcŽdemment trouve rŽponse : oui, le discours Ç inventŽ È ad hoc ne porte pas seulement sur la nature de lÕobjet (Ç Est ce un po�me È), il sÕaffirme apte ˆ modifier la valeur accordŽe ˆ cet objet, ˆ provoquer Ç lÕenthousiasme È ˆ son propos. SÕagissant dÕun cas Ç logique È ou Ç philosophique È, ces oublis, ces raccourcis, sont acceptables, soit. En tout cas y aura-t-il risque quÕˆ partir de cette situation Ç fictive È, on vienne ˆ des consŽquences, quant ˆ ce qui nous concerne - lÕart, la poŽsie, les Ïuvres et les po�mes, les Ç vrais È - qui ne peuvent �tre tirŽes de prŽmisses aussi ŽpurŽes.
Cependant, jouons le jeu. En y regardant de plus pr�s, je lis dans cette Ç fiction È confirmation de ce que je prŽsentais comme une simple ŽventualitŽ . Le raisonnement est clair : soit une Ïuvre prŽsentant le trait Ç inconsistance È. Dans le jeu des r�gles dÕŽvaluation dominant, Ç inconsistance È implique une Žvaluation Ç nŽgative È. Si jÕinverse le jeu de r�gles, la m�me Ç inconsistance È devient alors marque positive. Soit, dira-t-on. LÕhistoire de lÕart est riche en cas de ce genre. LÕexactitude de la figuration, comme r�gle normative, par exemple peut fort bien conduire ˆ juger nŽgativement les formes picturales qui entendent accorder le primat ˆ la subjectivitŽ de lÕexpression ou ˆ la relativitŽ des points de vue. Mais comment les r�gles sÕinversent-elles et pourquoi ? Est ce seulement sous lÕeffet dÕun prŽjugŽ ou dÕun postulat thŽorique que la dimension figurative ou reprŽsentationnelle dominait ? Est-ce seulement gr‰ce ˆ une dŽmonstration thŽorique que la r�gle inverse va prŽvaloir ? - Je rŽponds deux fois non : le syst�me antŽrieur sÕarticulait sur un ensemble complexe qui le rendait, depuis la Renaissance, fondŽ et non arbitraire ; de m�me, si le nouveau syst�me sÕimplante, est-ce parce que la rŽŽvaluation proposŽe trouve une justification dans une Žvolution globale o� le discours thŽorique p�se peu. On peut mesurer lÕŽcart entre lÕanalytique de Walton et ce que je veux dire en remarquant dÕailleurs que, dans la fiction waltonienne le passage de la situation (A) ˆ la situation (B) est totalement rŽversible. Le temps, lÔhistoire, cÕest ˆ dire ce qui ne se rŽp�te pas, y sont biffŽs dÕun trait de plume. Je dis au contraire que dans le domaine qui nous intŽresse, la rŽversibilitŽ est impossible m�me lÕinconsistance apr�s avoir ŽtŽ intronisŽe venait ˆ �tre, ˆ nouveau, r�gle pour une Žvaluation positive, il ne sÕagirait plus de la m�me inconsistance. Apr�s lÕabstraction, des formes de rŽalisme intŽgral peuvent re-surgir : elles ne sÕappelleront pas Meissonnier mais Warhol. Plus gŽnŽralement, si les r�gles dÕŽvaluation sont Ç relatives È, elles ne sont pas pour autant Ç conventionnelles È et gratuites, et tout ceci nÕa rien ˆ voir avec un jeu dÕaxiomes.
En rŽalitŽ les Ç r�gles È dÕŽvaluation ont ŽtŽ transformŽes, dans lÕexemple choisi Ð passage de la figuration ˆ lÕimpressionnisme, au cubismeÉ- avant tout par les Ïuvres elles-m�mes et par la perception qui sÔest imposŽe, progressivement, de leur accord, de leur consonance avec lÕunivers externe, dÕune Žvolution pressentie par elles, tout ceci si lÕon veut, et par ironie (cf. infra) selon une sorte de sŽlection naturelle conforme au schŽma darwinien. La question nÕest pas de savoir si la perspective ch�re ˆ Giotto est abstraitement prŽfŽrable ˆ son absence antŽrieure, la question est quÕelle est adŽquate aux catŽgories cognitives et perceptives qui se dŽveloppent alors. Et que cet accord nÕa pas ŽtŽ dÕabord Ç inventŽ È, quÕil a ŽtŽ manifestŽ par les Ïuvres de Giotto lui-m�me, par la diffŽrence quÕelles incarnaient, par leur effet et leur puissance propre. Tout au contraire, dans la fiction Waltoniene, la Ç thŽorie È est pensŽe (par fiction certesÉ) comme Ç placage È et adjonction de Ç catŽgories inventŽes È. Le changement de paradigme nÕy trouve aucun fondement, et lÕÏuvre en est aussi absente que le monde dans lequel elle appara”t, le champ structurŽ dans lequel elle se dŽbat et affirme, le cas ŽchŽant, quÕelle est mieux armŽe, plus Ç adaptŽe È. CÕest pourquoi la thŽorie (selon Walton) nÕentend pas du tout traduire ou exprimer le mode de fonctionnement propre ˆ lÕÏuvre, dont elle squeeze la rŽalitŽ et la puissance, ni m�me celui qui correspondrait ˆ lÕintention de lÕauteur ; elle a un autre Ç but È, agir en sorte quÕune Ïuvre, jugŽe initialement Ç sans intŽr�t È, soit rŽŽvaluŽe et promue, et, au final, elle se prŽsente dans le m�me rapport quÕun discours publicitaire ou sophistique ˆ son objet, avec une intentionnalitŽ comparable.
Tout
ceci me laisse songeur. DÕabord parce que, contrairement ˆ ce que nous
disent Kendall ou Hanna, je ne vois pas ce quÕil y a de rare dans ce
type de situation : en fait, cÕest ˆ peu pr�s chaque jour que les
diffŽrents mŽdias inventent, ˆ propos de films, de livres, dÔŽvŽnements
ou de Ç nouveaux È courants artistiques, pareils discours
ad hoc : quÕon se souvienne
de la trans-avangardeÉ Plut™t donc quÕun cas limite, jÕy lis une r�gle
triviale. LÕexception, cÕest plut™t le contraire : que la Ç poŽtologie È,
non ad hoc en ce cas !, fasse ou tente de faire fonctionner lÕobjet
qui la prŽc�de (et dont le Ç thŽoricien È a pressenti la puissance)
en sÕappuyant sur ses caractŽristiques et propriŽtŽs, en rende accessible
le mode dÕemploi, et dŽlivre ainsi lÕexpŽrience dont il est vecteur
potentiel Ð tout comme le fait Hanna lui-m�me, quelques lignes
plus loin, ˆ propos de Julien Blaine et de Pierre Reimer. Pour Žviter
cette conclusion, je ne vois que deux chemins : soit concevoir une Ïuvre Ç biface È, o� la
Ç poŽtologie È, du m�me coup change totalement de nature (elle
fait partie de lÕÏuvre, elle Ç lÕest È), ce qui nous ram�ne
ˆ la situation standard (et implique une mŽta-poŽtologieÉ), soit Žtablir
(ou postuler) que les caractŽristiques formelles internes de lÕÏuvre
nÕont aucune importance et quÕun coup de baguette poŽtologique suffit pour
transformer un Ç navet È en Ïuvre de gŽnie, ou vice-versa.
Empirisme, conventionnalisme radical. La premi�re issue, fondamentalement
crŽative, sÕest dŽjˆ prŽsentŽe dans lÕhistoire de lÕart : on peut
songer ˆ Duchamp, au dernier Picabia ; elle existe Žgalement aujourdÕhui
me semble-t-il , o� elle pourrait correspondre aussi bien ˆ Art
& Language quÕaux tendances de lÕart parodique, cher ˆ Arnaud Labelle
Rojoux ou ˆ StŽphane BŽrard. La seconde, oubliŽ
Kendall, serait-elle ce que dŽfendent C. Hanna et Ph. Boisnard ?-
Dois-je, doit-on poser que l Ôobjet ou lÕÏuvre nÕont
aucune rŽalitŽ propres et pousser le conventionnalisme jusquÕˆ estimer
que la nature de lÕoeuvre nÕintervienne en rien dans le proc�s dÕŽvaluation ?
Il peut le sembler. A certains moments de son texte, Hanna le dŽclare ou laisse entendre : lÕanalyse formelle lui parait sans importance et en tout cas subalterne. Pourquoi ? - La suite de ce que dit Ph. Boisnard permet de rŽpondre, qui sÕattache ˆ prŽsenter un fondement thŽorique bien plus ŽlaborŽ et gŽnŽral, quÕon supposera partagŽ par C. Hanna, o� intervient de mani�re tout ˆ fait stratŽgique la rŽfŽrence au pragmatisme US, de Dewey ˆ Danto et, surtout, encore, ˆ K. Walton, la question (gŽnŽrale) posŽe Žtant : Ç QuÕest ce qui fait quÕune Ïuvre fonctionne quant ˆ sa rŽception ? È - Question ˆ laquelle une rŽponse aussi gŽnŽrale est apportŽe par Ph. Boisnard : Ç la thŽorie de Kendall Walton, qui est rŽsolument prise dans le prolongement du tournant ŽpistŽmologique post moderne, pose que la recevabilitŽ dÕune oeuvre se con�oit selon un ensemble de relations 1/dÕune part contextuelle et pragmatique ; 2/intentionnelle et subjective. È Tout ceci mŽrite quÕon sÕy arr�te. En gardant bien en t�te que dŽsormais nous avons quittŽ le cas dÕŽcole : de quelque mani�re quÕon entende Ç rŽception È, ce terme ne peut prendre sens quÕen relation ˆ des Ïuvres rŽelles, dans un contexte dŽterminŽ.
Mais Ç rŽception È, jÕy ai fait allusion, est un terme trop vague. Ç QuÕest - ce - qui fait quÕune Ïuvre fonctionne quant ˆ sa rŽception ? È , bonne question ! - Mais que signifie-t-elle exactement ? SÕagit-il de demander sous quelles conditions un objet dÕart trouve une utilitŽ quelconque ? De rŽpertorier les conditions sous lesquelles une Ïuvre parvient ˆ provoquer une expŽrience de nature artistique ? SÕagit-il dÕun jugement de gožt ? dÕune Žvaluation critique ? De savoir si le livre a ŽtŽ vendu ˆ plus de 100 000 exemplaires, si le tableau a trouvŽ preneur ˆ 13 millions de $, si lÕon est passŽ ˆ la tŽlŽ ? SÕagit-il que lÕapprŽciation vienne ˆ correspondre ˆ la (supposŽe) nature m�me de lÕobjet ? Ë lÕintention de son auteur ?- Dire que lÕon adore Darwin et quÕon le consid�re comme un excellent romancier cela suffit-il pour quÕon puisse parler dÕun fonctionnement rŽceptionnel adŽquat ? - Toutes ces interrogations, et bien dÕautres, me viennent ˆ lÕesprit. Je les crois, hŽlas, nŽcessaires ˆ traverser avant dÕaller plus loin. Sans lÕaide du texte de Philippe Boisnard, trop discret ou succinct sur ces points.
Mais au fond, cÕest tant mieux. On se doute que la clarification soigneuse de ces multiples modalitŽs de la Ç question de la rŽception È prendrait bien trop de temps, impliquant quÕon re-parcoure Ð en sommes nous capables ? - en son ensemble un corpus disparate et touffu, qui, de Jauss ˆ Iser en passant par Quine, Lewis, Currie, Searle et Walton, est plus quÕembrouillŽ. Au-delˆ, cÕest sans doute la notion m�me de Ç vŽritŽ È qui est impliquŽe, et, plus prŽcisŽment la version Ç pragmatique È - et lˆ il faut songer ˆ W. James bien plus quÕaux linguistes - de cette notion : point si ŽloignŽe peut �tre de lÕexpression utilisŽe par Ph. Boisnard, en rŽfŽrence ˆ Hanna, de Ç thŽorie ad hoc È : lÕimportant dans une thŽorie, et ce qui en constitue la Ç vŽritŽ È, cÕest quÕelle Ç marche È, propos que je pourrais bien faire mien, si je comprenais ce que veut dire Ç marche È dans le domaine qui nous prŽoccupe, qui nÕest pas celui des sciences o�, par contre, on peut dŽfinir les crit�res du Ç ce qui marche È ou non. Ç Marcher È, dans lÕordre des sciences veut par exemple dire, ˆ propos dÕune thŽorie, quÕelle est accordŽe ˆ un ensemble de faits, congruente ˆ diverses hypoth�ses acceptŽes, efficace dans lÕordre de la prŽdiction etc. Mais Ç marcher È, dans lÕordre de lÕart ou de la poŽsie, cela veut dire quoi ? ÐEt cela sÕapplique ˆ quoi ? Au po�me ou au discours promotionnel Ð non poŽtologique- visant ˆ en diffuser une Ç image È recevable ?
Ph. Boisnard emprunte, ˆ nouveau, un exemple ˆ Walton, celui de Darwin et de la fiction (ici un autre probl�me : peut-on aborder la poŽsie ˆ partir de la fiction ??? - ou : Peut on extrapoler ce que dit Walton de la littŽrature, de la peinture ou du cinŽma, ˆ la danse ou ˆ la musique ???) Ð Retour ˆ Darwin : dans lÕexemple visŽ, la question est de savoir pourquoi nous considŽrons LÕEssai sur lÕorigine des Esp�ces comme un texte scientifique (valide) et pas comme une Ç fiction È. Soit encore : pourquoi ne lisons-nous pas (au moins statistiquement) Darwin comme un roman, ou, ˆ rebours et positivement, pourquoi lisons-nous un roman comme une Ïuvre de fiction ? Ð Bref, quÕ est-ce qui conditionne, en pareils cas, le Ç mode dÕemploi È ? Ð Dans lÕabsolu, on peut rŽpondre ˆ cette question, philosophiquement Ç standard È, en insistant sur lÕun ou lÕautre des p™les de la communication : intention de lÕauteur-Žmetteur, nature de lÕobjet, disposition du rŽcepteur ; on peut Žgalement insŽrer Žmetteur et rŽcepteur dans un Ç contexte È plus ou moins vaste, de nature socio-institutionnelle (dans ce cas cÕest la collection dans laquelle lÕEssai est publiŽ, la prŽface ou la derni�re de couverture qui joueront le r™le dŽterminant), on peut aussi se placer sur un plan de type sŽmantique, en estimant que la diffŽrence se situe au niveau de la vŽritŽ ou de la faussetŽ des assertions contenues dans le m�me Essai. On peut enfin envisager un nombre indŽfini de rŽponses qui Ç combineraient È les autres ˆ des degrŽs variables. Toutes ces Ç rŽponses È ont ŽtŽ proposŽes et peuvent �tre, sans doute, dŽfendues ou critiquŽes. Le fait est cependant que pour Ph. Boisnard (cf. supra) ce sont, dans la perspective dite Waltonienne Ç a) lÕintention ou la disposition du rŽcepteur b) les conditions pragmatiques ou contextuelles È qui sont dŽterminantes. Sont donc passŽes sous silence, par Ph. Boisnard sinon par Walton, outre lÕintention de Darwin (faire Ïuvre de fiction ou de science), outre Žgalement la place de Darwin dans un champ dŽterminŽ, son inscription propre, son histoire, les caractŽristiques internes de lÕEssai. Conclusion : il nÕy a aucune diffŽrence intrins�que entre lÕEssai et un roman et lÕon peut imaginer des contextes Ð changement de paradigme scientifique, apparition dÕun nouveau mod�le explicatif- ou des rŽcepteurs, tels que la lecture de Darwin Ç comme un roman È ou une Ïuvre fictionnelle serait envisageable. Un pas de plus, et nous allons pouvoir restituer la totalitŽ du panorama. A gŽnŽraliser la th�se prŽcŽdente on conclut en effet que tout peut, quant ˆ la rŽception, fonctionner dÕune mani�re ou dÕune autre et, plus prŽcisŽment quÕil suffit de changer les conditions de rŽception listŽes en a) et b) pour que la Ç nature È de lÕobjet soit changŽe, dÕautant plus aisŽment quÕil nÕen a pas, rien ne permettant de distinguer formellement lÕEssai dÕun ouvrage de fiction. Transfiguration du banal ou du quelconque. Danto nÕest pas loin, effectivement, et surtout le ready made, sa vulgate plut™t.
Tout ceci appelle nombre de remarques critiques. JÕen livre quelques unes.
SÕil est, ˆ lÕŽvidence pour nous, possible quÕun urinoir ou une roue de bicyclette fonctionnent comme Ç objets dÕart È (sous certaines conditions intentionnelles ou contextuelles), ceci correspond ˆ ce que jÕappellerai, ˆ la suite de Searle, des Ç r�gles constitutives È, ˆ distinguer des Ç r�gles normatives È. En clair, une chose est de se demander si un objet est (ou peut �tre) de lÕart, une autre de la trouver satisfaisante et de lÕaimer ou de lÕapprŽcier. Le premier type de jugement (Ç cÕest un tableau, cÕest une sculpture, cÕest un po�meÉ È) rel�ve du domaine des classes dÔappartenance et des jugements thŽoriques, le second Ç jÕaime ce tableau È etc. dÕune apprŽciation, dÕun jugement de gožt qui exprime la prŽsence dÕun certain type dÕexpŽrience dont lÕobjet a ŽtŽ lÕoccasion. Le cas ŽchŽant, le jugement de gožt peut �tre approfondi, motivŽ : je parle alors dÕun jugement critique. Admis que, en certaines circonstances, dÕailleurs tr�s diffŽrentes du cas dÕŽcole prŽcŽdent (puisque le Ç contexte y jouerait un r™le Žminent : apparition et validation dÕun nouveau mod�le non arbitraire pour lÕŽvolution) lÕon cesse de lire LÕEssai comme un texte scientifique, reste ainsi ˆ savoir si a) cela en ferait un roman et si b) cela en ferait un bon roman.
Je rŽponds deux fois par la nŽgative, ˆ une seule restriction pr�s : que le dit contexte aie Žgalement changŽ, en sorte que les r�gles concernant les romans se soient modifiŽes, quÕil y aie donc, ˆ ce m�me moment, un ensemble dÕauteurs produisant des objets nommŽs, par eux, romans, objets que lÕon pourrait formellement comparer ˆ lÕEssai. Ce cas nous ramenant, au final, aux exemples pris prŽcŽdemment, apparition de la perspective, naissance de lÕimpressionnisme ou du cubisme, et aux boucles Ç rŽtroactives È qui naissent de lˆ : apr�s le surrŽalisme on peut accŽder ˆ LautrŽamont. Faute de quoi, lÕEssai, dŽnuŽ de Ç vŽritŽ È scientifique, ne deviendrait pas pour autant Ç roman È. LÕexemple pris par Ph. Boisnard (afin de souligner le r™le du rŽcepteur) aboutit dÕailleurs, et malgrŽ lui, ˆ la m�me conclusion : si, aujourdÕhui, un partisan de lÕintelligent design lit Darwin, que se passe-t-il ? - Peut-on imaginer le cas o� cette lecture achevŽe il dŽclarerait Ç quel roman gŽnial !!! È - Je ne vois pas comment ; ce quÕil dirait est : quelle fiction ! Ð CÕest-ˆ-dire, en fait, Ç quel tissu de mensonges, quelles affabulations !!! È - Soit : quÕici, lÕusage du terme de fiction est pris dans une trame o� Ð de mani�re tr�s Ç classique È quant aux problŽmatiques philosophiques de la Ç fiction È, il sÕagit dÕabord du vrai et du faux, et pas du tout de lÕimaginaire ou de lÕart envisagŽs dans leur spŽcificitŽ. On peut concevoir des circonstances variŽes et non gratuites o� lÕEssai cesserait dÕ�tre tenu pour Ç scientifiquement È recevable certes, mais en ce cas il serait simplement lu comme Ç faux È - ou comme document tŽmoignant dÕun certain Žtat historique des sciences. On peut Žgalement envisager des cas o� lÕEssai serait lu comme un roman et comme un roman novateur, mais ce point ne dŽcoule pas de lÕautre. Et il implique immanquablement le passage par une analyse formelle interne du texte darwinien et/ou de ceux au sein desquels il sÕinscrit en rŽseau, tout ce Ç nouveau roman nŽo darwinien È que jÕŽvoquais, tous ces nouveaux objets dŽroutants qui, dans lÕunivers (hypothŽtique) choisi, postuleraient au tire de plus apte ˆ la survie. A moins que lÕon ne pousse le relativisme subjectiviste jusquÕˆ affirmer que Joyce et Christine Angot, BŽranger et LautrŽamont cÕest tout comme.
Ou mieux, et ˆ nouveau par fiction philosophique, que le vrai travail du po�te ne consiste pas ˆ produire quelque po�me que ce soit mais ˆ proposer un ensemble de r�gles dont lÕapplication permettrait au rŽcepteur de prŽlever et percevoir dans le vaste tissu des signes du monde des po�mes dŽjˆ lˆ, faisant ainsi dÕun certain nombre dÕobjets quelconque des supports pour expŽrience poŽtique. Hypoth�se sŽduisante qui, nous reconduisant au ready made, sÕeffondre immŽdiatement : cet Ç ensemble de r�gles È que je dis ne peut �tre transmis, re�u et imposŽ que par un po�me, ou par un geste poŽtique. CÕest en mettant son urinoir dans lÕarmory show que Duchamp, par un geste poŽtique donc, et pas par une poŽtologie ad hoc, change le regard Ð ou entame le proc�s par lequel il sera changŽ.
Tout ceci est bien compliquŽ, certes. Pour ne pas lasser le lecteur, je reviens au texte de Boisnard et ˆ lÕanecdote, tr�s poŽtiquement racontŽe par C. Hanna au dŽbut de son article. Ë partir de cet exemple, je crois que beaucoup des remarques critiques que je viens de formuler prendront plus de sens.
Lors dÕun voyage sur autoroute, voici que le conducteur met dans son lecteur de cassette une pi�ce de Terry Riley, ce qui dŽclenche une discussion entre lÕun des passagers, musicien, qui avoue son irritation face ˆ cette musique, alors que le conducteur, lui, dŽclare Ç lÕaimer È parce quÕelle lui permet de ne pas sÕendormir au volant entre deux camions. C. Hanna, quant ˆ lui, en concluant, ainsi que le rappelle Ph. Boisnard, que Ç les questions de lÕusage (Ç quÕen faire È) et de la finalitŽ (Ç ˆ quoi �a sert ? È) se prŽsentaient alors comme sous-jacentes ˆ tout jugement de gožt et m�me ˆ toute apprŽciation sensible È -
LÕanecdote mÕintŽresse parce quÕelle tŽmoigne prŽcisŽment de la confusion entre jugement normatif et jugement dÕappartenance ou, plut™t, quÕelle op�re, par glissement, le passage de lÕun ˆ lÕautre. Au point de dŽpart, de quoi est il question?. Le fait de mettre cette cassette appara”t comme liŽ ˆ une intention de nature strictement Ç utilitaire È : il ne sÕagit pas du tout dÕart, pas du tout de musique, il sÕagit, nous dit-on, de ne pas dormir. Le nommŽ Ç L È (dans le texte), le conducteur, aurait donc tout aussi bien pu avaler 2 cafŽs ou 4 amphŽtamines, il place Riley et tout excitant dans la m�me classe o�, rapportŽs ˆ lÕutilitŽ mentionnŽe, ils sont substituables. La question que je pose est, ici, tr�s claire : je ne vois rien en cela qui puisse nous permettre de prŽciser quoi que ce soit quant ˆ la Ç rŽception È de lÕart, si ce nÕest que, bien sžr, et aujourdÕhui comme hier, la rencontre dÕun sujet et dÕun objet sÕeffectue dans un espace/temps structurŽ, orientŽ, vectorialisŽ comme dirait Ph. Boisnard. De tout ceci, Ç sous-jacent È comme le fait que jÕai des oreilles, - ce qui me permet dÕentendre de la musique-, rien ne suit mŽcaniquement. Au contraire, supposŽ que lÕanecdote sÕarr�te ˆ ce point, aurais-je tendance ˆ en conclure quÕelle traduit un Žchec majeur de la rŽception, quÕŽcouter Terry Riley pour ne pas dormir cÕest tout bonnement ne pas Žcouter Terry Riley et quÕaucune forme de lÕexpŽrience artistique nÕest ici prŽsente. Ou seulement ce qui rel�ve subrepticement dÕun jugement dÕappartenance, car, si fatiguŽ quÕil soit, le Conducteur sÕav�re, si lÕon y rŽflŽchit, ne pas hŽsiter sur le fait quÕil sÕagisse bien de musique et, conviction discutable !, persuadŽ que la musique Žloigne la torpeurÉ
Maintenant, voyons la suite : on y passe, tr�s Ç naturellement È dÕun fonctionnalisme plus que strict, utilitariste ou ustensilaire, ˆ un aspect tout autre: lorsque le conducteur dŽclare Ç aimer cette musique È. Si lÕon peut sans nul doute trouver mille utilisations pour un objet quelconque, lÕapparition de cette phrase change considŽrablement la donne: elle marque lÕintervention de la sph�re esthŽtique ou artistique et dÕune Žvaluation qui, outre quÕelle situe explicitement lÕobjet dans une classe dŽterminŽe, comme chose dÕart et musique, lÕaffirme source spŽcifique dÕune expŽrience (positive). Ce glissement nÕa rien dÕanodin, ˆ moins, comme jÕai dit, que lÕon postule quÕil soit rŽgi par un rapport de cause ˆ effet . Ce qui nÕest pas : je puis parfaitement trouver un usage Ç contre nature È ˆ un objet dÕart, un tableau dont je me servirais pour boucher un trou dans un poulailler par exemple, un livre (LÕEssai de DarwinÉ) que jÕutiliserais pour caler une table, sans pour autant �tre nŽcessairement conduit ˆ dŽclarer que Ç jÕaime ce tableau È ou ce livre. En dÕautres mots : le conducteur a, sans doute, mis la cassette (pourquoi celle-ci ? Ð Que savait il avant de Terry Riley ?) pour ne pas sÕendormir, mais cette intention initiale a, de toutes les mani�res, ŽtŽ peu ˆ peu supplantŽe par une autre, celle dÕŽcouter cette musique et de lÕaimer comme telle. Or maintenant, comment expliquer ce changement dÕattitude sans faire entrer en ligne de compte les propriŽtŽs formelles internes de lÕobjet et sa puissance ou valeur, propres et proprement artistiques, y compris dans ce quÕelles comportent dÕadŽquat ˆ la situation donnŽe ? - A contrario, je serais tr�s surpris que la discussion aie pris la m�me tournure si,(fiction philosophiqueÉ) au lieu de Terry Riley cÕest Ç Positive Attitude È ou la Marseillaise qui soit tombŽe sous la main du conducteur et, pour conclure sur ce point, ce qui me frappe, moi, dans ce road movie, est que Terry Riley aie finalement fait lÕunanimitŽ et que le silence Ð lÕaccord - se soit installŽ. Victoire de cette musique : comme si le contexte pragmatique initial sÕŽtait, sous lÕeffet de Terry Riley, transformŽ en un autre contexte, non pas conditionnant lÕÏuvre mais instituŽ par elle. Ont-ils vu la route, vŽcu le voyage de la m�me mani�re apr�s ?- jÕen doute. CÕest ce que jÕappelle expŽrience artistique. Constatant dÕailleurs que, dans le texte de C.Hanna, cÕest bien, au final, de cela quÕil sÕagit, et des propriŽtŽs formelles de lÕobjet : Ç La nuit, dans la monotonie des camions successifs doublŽs un ˆ un, lÕŽtude (de Riley) est devenue pour tout le monde une pi�ce ˆ la fois comprŽhensible et acceptable : elle sÕest mise ˆ prendre du relief dans cette fonctionÉ ses propriŽtŽs formelles ont surgi È. Que lÕexpŽrience artistique se fasse toujours en situation, que dans le terme de situation il faille inclure un nombre considŽrable de param�tres, que le contexte de rŽception intervienne comme cause occasionnelle, je crois que lˆ-dessus Ph. Boisnard, C. Hanna, moi-m�me et bien dÕautres tombons aisŽment dÕaccord. Que les po�tes puissent ou doivent prendre en compte ces param�tres, que les lieux et les medias o� ils interviennent sont ˆ rŽflŽchir en toute responsabilitŽ, oui, nous sommes lˆ encore dÕaccord. Que les lieux standards Ð livres et expositions Ð conditionnent et contaminent, quÕils ne sont pas neutres, aucun doute. Que lÕon peut en imaginer dÕautres, espaces urbains, web et que sais-je, ce sans la moindre frilositŽ, comment en douter et nÔest pas ce que nous faisons ou tentons de faire ?É Mais toute la question est : jusquÕo� peut-on aller dans le relativisme quant ˆ lÕobjet, ˆ sa nature, ˆ ses propriŽtŽs et ˆ sa puissance dÕeffet Ð in fine prises en considŽration par Ph. Boisnard, mais, me semble-t-il, ˆ rebours de la fiction waltonienne initiale. Et, si jÕaccorde ˆ Ph. Boisnard quÕil est plus quÕurgent dÕen finir avec le moyen ‰ge, je pense aussi que les versions, m�me relookŽes, de lÕutilitarisme amŽricain ou du fonctionnalisme sous toutes ses formes sont inaptes ˆ penser ensemble la modernitŽ (la liquidation de lÕonto-thŽologie et de la transcendance) et la spŽcificitŽ de lÕart et de son impact. Et que le travail du po�te cÕest dÕabord le po�me, sous toutes ses formes.
Nous Žtions partis de lÕaction, je constate que nous nous en sommes considŽrablement ŽloignŽs. La derni�re partie du texte de Ph. Boisnard, suivant celui de C. Hanna, va y reconduire. LÕencha”nement est clair : la poŽsie Ç Ç action directe Ð vs la poŽsie Ç intransitive È dŽfendue par Frontier, selon Boisnard Ð se caractŽrise en effet, dans la perspective ouverte par la lecture de Walton : Ç selon un principe de connexions au monde, ˆ partir non pas de lÕauto constitution excentrŽe de lÕessence du poŽtique comme reliŽ au rŽel, mais comme objet qui entre dans le flux de significations, dŽjˆ activŽes dans lÕinscription situationnelle o� elle se trouve È, intervenant alors, dans le texte de C. Hanna, deux analyses de cas concernant des Ïuvres poŽtiques jugŽes ˆ cet Žgard emblŽmatiques, une performance de Julien Blaine, un travail plastique de P. Reimer. Ici, je dirai sans tarder que je rejoins presque en tout point ce que posent Ph Boisnard et C. Hanna. Il est ˆ mes yeux tr�s clair que les Ïuvres qui rel�vent des poŽsies expŽrimentales, depuis au moins les annŽes 70 et avec une nette accŽlŽration du processus ˆ partir des annŽes 80 et du dŽveloppement de la performance, correspondent ˆ la prise en charge globale et explicite de ce que jÕappelle les Ç param�tres matŽriques È, quÕelles se caractŽrisent Žgalement par lÕeffacement ou la porositŽ des fronti�res entre lÕart et ses entours, quÕelles entendent donc sÕinscrire, on ne peut plus sciemment, dans un espace sŽmiologique marquŽ et impur, que non seulement elles sont en situation mais quÕelles le savent, en jouent et visent ˆ en faire Ïuvre, jusquÕau point, le cas ŽchŽant, o� la situation globale sÕidentifie ˆ lÕÏuvre vŽritable. Le performer, que je suis ou que je suis souvent, ne peut ignorer pareilles choses ; elles sÕimposent de fa�on empiriquement aveuglante, surtout lorsquÕil sÕagit dÕactions Ç urbaines È (ce qui est le cas pour celle de J. Blaine, 1979, ŽvoquŽe par Hanna et Boisnard). Le propre, dÕapr�s moi, de tout ce que lÕon entend par performance, est quÕil sÕagit de gestes artistiques effectuŽs aux limites, ˆ tous Žgards, de la carte et des lieux de lÕart. Au lieu que, dans les cas standards, lÕensemble des objets prŽsentŽs soient dÕemblŽe instituŽs Ç art È, le performer agit, lui, comme instance Ç instituante È, il a ˆ faire de lÕart dans et avec un contexte non neutralisŽ et aseptisŽ, non dŽfini a priori comme Ç diffŽrent È, transcendant ; cÕest par lˆ que le geste performatif est Ç risquŽ È. Ce qui sÕexprime formellement par ce type de travaux, dont la relation significative quÕils dŽveloppent avec leur entour spatio-temporel interdit a priori quÕon puisse les considŽrer comme des objets Ç clos È voire comme des objets Ç tout court È, obligeant, par ce quÕils sont, ˆ les concevoir en termes de situations immersives, de dispositif, et dÕarticulations plus ou moins floues. CÕest dÕailleurs pourquoi, toujours ˆ mes yeux, la performance constitue lÕhorizon gŽnŽral des arts, d�s lors quÕils veulent procŽder ˆ la liquidation de la transcendance cÕest-ˆ-dire assumer lÕensemble des consŽquences de la modernitŽ.
Mais affirmer que le Ç sol È de la performance est Ç prosa•que È, que son espace, rŽel ou virtuel, est Ç ouvert È, contaminŽ par lÕensemble des signes et des messages sociaux, ne signifie pas que la performance sÕen tienne lˆ. Elle a ˆ faire plus. Elle a ˆ produire un arrachement, un dŽcollage, non pas du tout pour Ç Žchapper au rŽel È ni m�me pour le retrouver, vierge, en-de�a des codes, mais pour manifester lÕexistence et la pesanteur de ces codes comme, aussi bien, leur relativitŽ. Elle a ˆ sÕaffirmer comme modalitŽ (indispensable) de la prŽsence Ç poŽtique È, ou artistique. Elle a ˆ crŽer Ð par tout moyen - les conditions dÕune expŽrience de cet ordre, rŽductible ˆ nul autre. C. Hanna, me semble-t-il, ne parle pas autrement lorsquÕil demande Ç de quelle mani�re lÕart peut il sÕajuster ˆ la vie pratique sans sÕy dissoudre compl�tement ?È - Question que je souligne, dans la mesure o� elle marque nettement la conscience de la spŽcificitŽ de lÕexpŽrience artistique ou du moins sa reconnaissance, sans cependant que, dans le reste du texte, ne me soit livrŽe une rŽponse, un prolongement voire. Dans le m�me texte, par exemple, je vois mal comment cette assertion se rapporte, sans la contredire, ˆ telle autre qui exprime la volontŽ Ç que soit abandonnŽe lÕidŽe gŽnŽrale selon laquelle la comprŽhension dÕune Ïuvre rel�ve dÕune relation esthŽtique distanciŽeÉ È , th�me que Hanna synthŽtise dans lÕexpression Ç poŽsie action directe È o�, bien sžr, Ç direct È appara”t comme synonyme de Ç sans distance È. Je comprends, certes, que la Ç distance È refusŽe (ˆ juste titre) par C. Hanna est celle qui, dans les procŽdures habituelles de monstration et diffusion, aboutit ˆ constituer la sph�re de lÕart ou de la poŽsie comme sph�re pseudo autonome, en accord avec le Ç transcendantalisme È dont je parlais au dŽbut de ces pages. Mais cÕest positivement que je mÕinterroge.
Outre que la Ç distanciation È peut fort bien (cf. Brecht) �tre entendue dÕune mani�re Ç non hypocrite È et, en tout cas, en dehors de toute volontŽ dÕocculter les mŽcanismes sous jacents ˆ la production, ˆ la diffusion, ˆ la scŽnographie des Ïuvres et de lÕart, ˆ lÕopposŽ donc de la version Ç transcendantale È et en Žcho avec le refus des procŽdures hypnotico-fascisantes (cf le m�me Brecht), je nÕarrive pas ˆ saisir comment lÕart, Ç sans distance È, pourrait bien Žviter de se Ç dissoudre compl�tement È dans la Ç vie pratique È, y compris dans les cas o� lÕobjet tend ˆ se fondre dans une situation immersive. La question nÕest, ˆ mes yeux, pas du tout Ç dÕabolir la distance È mais de refuser quÕelle soit a priori instituŽe par des procŽdures masquŽes, aussi bien internes quÕexternes. QuÕelle soit un rŽsultat, non un postulat, ce rŽsultat Žtant prŽcisŽment ce que jÕappelle Ç expŽrience artistique È. Et que la Ç distance È visŽe ne marque nulle diffŽrence transcendante, nulle rencontre dÕun ailleurs ou dÕun rŽel absolu, nul statut magique ou prophŽtique consenti au po�te, mais Ç seulement È lÕinstauration dÕun doute sur ce qui nous est donnŽ comme rŽel ˆ la fois par la manifestation des codes qui le construisent et la mise en Žvidence de la possibilitŽ dÕautres agencements ; dÕune mani�re tr�s caricaturale et mŽtaphorique, je compare ainsi la situation artistique ˆ celle qui est vŽcue lors des ambivalences perceptives, lorsque le m�me objet est susceptible dÕ�tre dŽcodŽ alternativement comme un visage ou comme un vase, selon que lÕattention se focalise sur le fond noir ou sur la forme blanche : elle est la redŽcouverte expŽrimentale, pratique et vŽcue, de la fonction interprŽtative et de la relativitŽ du rŽel, donnŽ comme allant de soi et indŽpendamment, donc, de moi, de toi, de nous. Quand ceci, par lÕÏuvre, par ce quÕelle instaure comme situation partagŽe et comme expŽrience, advient, alors il y a de lÕart, et de la Ç distance È. NŽcessairement de la distance. Hormi la rŽfŽrence ˆ certaines modalitŽs de sa diffusion (listes, web, rŽseaux Ç ad hoc ÈÉ) Ð qui dÕailleurs mÕintŽressent au point que cÕest sur elles que se cl™t mon propre texte dans DOC(K)S, la poŽsie est action transitive jamais directe et toujours distanciante.
En fait, resongeant ˆ cette diffŽrence, ˆ ce diffŽrend, entre Ph. Boisnard ou C. Hanna et moi-m�me (Quant ˆ Alain Frontier, je lÕai dŽjˆ dit, je nÕentends pas mÕexprimer ˆ sa place) je me dis que ce que nous aurions ˆ dŽbattre se concentrerait, vraisemblablement, autour de ce que je nomme Ç expŽrience poŽtique È ou Ç artistique È. Peut-�tre aussi aurions-nous intŽr�t ˆ approfondir ou prolonger lÕŽchange en envisageant les enjeux actuels du web et des rŽseaux. Sans vouloir entrer ici dans ce genre de dŽveloppement, jÕai la nette impression que le dŽbat, tr�s vite, se cristalliserait autour non pas de la Ç rŽception È mais de Ç ce qui est re�u È lorsquÕun support quelconque, dans une situation dŽterminŽe, gŽn�re un affect poŽtique, affect marquant ou voulant marquer un mixte, un hybride, un monstre, qui ne rel�ve ni du sensoriel ni du cognitif. Ni du sensoriel Ç pur È car le Ç support È est toujours codŽ et dŽcodŽ, ni du cognitif Ç pur È car le monde de la poŽsie ou de lÕart nÕest pas celui des sciencesÉ sauf pour quelques post modernes qui prendraient plaisir pervers ˆ lire Darwin comme un roman.
O� lÕon voit que tout se tient. JÕaurais bien aimŽ �tre dans cette voiture et jÕadore Terry Riley.
Ph. Castellin 2006
|